Interview – Eldo Yoshimizu

Anciennement Sculpteur, professeur de dessin, ou encore compositeur, 11 ans se sont écoulés depuis l’amorce de son aventure dans le milieu du manga. Débutant par le lancement d’une exposition consacrée à son premier manga: Ryuko, une lettre d’amour aux films noirs et films de Yakuza de l’époque. Cette exposition permettait aux visiteurs de découvrir et de lire Ryuko au fur et à mesure qu’ils progressaient dans l’exposition. Depuis les 6 ans qui marquent le lancement de la première publication de Ryuko, débutant en France dans un premier temps, puis dans le reste du monde. Eldo Yoshimizu revient cette année avec une nouvelle œuvre où il dévoile une vision personnel de notre monde actuel, exprimant l’importance et l’urgence de notre rôle pour le préserver : Hen Kai Pan. À cette occasion, une exposition pu voir le jour à Paris par les Galeries Art Factory et en Aix-en-Provence par Rencontres 9e Art avec les planches originales de son nouveau manga et quelques-unes de ses anciens projets. Profitant de cet instant, l’auteur a voulu se confier sur son parcours encore tout récent dans l’univers de la bande dessinée japonaise, ce qu’il en tire de cette expérience ainsi que ce qu’il apprécie dans ce médium.

Traduction réalisé par Asako Yamasaki

© 2022 Eldo Yoshimizu

Avant, j’étais un artiste contemporain réalisant des sculptures au Japon, devenir mangaka est plus difficile que d’être un concepteur de sculptures. En tant qu’auteur de manga, j’ai pu constater qu’il faut disposer d’une longue période pour pouvoir produire une œuvre dont le revenu qu’elle génère n’est finalement pas conséquent.

Je souhaitais pouvoir concevoir des personnages autour d’histoires dramatiques. Grâce aux différents projets que j’ai pu réaliser jusqu’à maintenant, cela m’a permis d’observer cette liberté qu’offre le manga dans la conception de personnages et de récit dramatiques. Ainsi que la possibilité de pouvoir voyager à l’étranger, faire des nouvelles rencontres et de pouvoir sympathiser et échanger avec elles.

Eldo Yoshimizu

© 2022 Eldo Yoshimizu

Pour Ryuko, seul une catégorie éditoriale de manga bien particulière que représente le Gekiga pouvait retranscrire l’impulsivité, la spontanéité emmagasiné depuis de longues années et convenir à ses attraits pour les histoires noires et dramatique. Permettant également à Eldo Yoshimizu de concevoir des personnages reflétant toute la complexité de la nature humaine, tout en montrant sa sensibilité à explorer le monde et aller à la rencontre d’autrui avec lequel il nous habitue au travers de ses œuvres. Pourtant, il démontre une gestion de variation de tons surprenante, s’exprimant visuellement par des planches alternant entre épuration et brutalité. Ces procédés visuelles changeantes proviennent de l’une de ses autres passions : la composition musicale, qui, dans le cas de Ryuko, sert à la narration visuelle et tout particulièrement au rythme de lecture.

J’ai toujours eu une véritable envie de visiter le monde. À la même manière que James bond alias 007, je souhaitais créer une histoire qui donne la sensation que le monde est petit, dans le sens où les lecteurs voyages de villes en villes à chaque chapitre et donnant cette impression de rapprochement.

Je compare ces variations narratives et graphiques de la même façon que celle d’une partition de musique. À limage d’une impro de jazz, dont l’introduction pourrait s’amorcer en douceur pour ensuite poursuivre vers un rythme plus intense, j’essaye d’imposer un rythme qui reflète la fréquence rythmique de la musique.

Eldo Yoshimizu

© 2022 Eldo Yoshimizu

De cette conduite, il en résulte une frénésie profonde qui bluffe par des scènes d’actions d’une violence spectaculaires. En dépit, dans certaines occasions, d’une difficulté a décrypté la folie derrière ces scènes d’une très grande spontanéité. Au sein de Gamma Dragonics, one shot dont il est uniquement l’illustrateur, gagne en épuration et en lisibilité, tout en gardant l’essence de certains passages clés de ce récit occulte. Quant à son nouveau manga, Hen Kai Pan, l’œuvre nous dévoile une nouvelle facette graphique de l’auteur, cherchant à capter constamment le regard grâce à des compositions plus adoucies, abandonnant les trames au profit de trait plus organique, lassant place à une technique mettant en avant la beauté des nuances de gris : Le lavis.

© 2022 Eldo Yoshimizu

Je me suis découvert une passion pour le lavis (utilisation d’encre ou de couleurs sur des étendues d’eau), cela m’a permis de travailler et de donner une certaine richesse à mon travail. Maître Taiyô Masumoto et Inoue Takehiko utilisent du Lavis pour leurs mangas. Avec l’ère du numérique, plusieurs mangas se sont lancés depuis internet comme le manga Made in Abyss et dont on observe des procédés stylistiques très variés tels que le lavis. Du coup via internet ça se diversifie, beaucoup d’artistes utilisent soit des trames traditionnelles, soit digital ou procède à l’utilisation de nuances de gris grâce au lavis à la même manière que Vagabond du maître Inoue takehiko.

Comme je travaille au traditionnel, que j’expose mes œuvres et que je les vends. Les trames sont, elles, conçues généralement en plastique et cela se détériore vite, ce n’est donc pas pratique. Je comprends néanmoins l’utilité et la beauté des trames. Ce n’est, de ce fait, pas impossible que je me remette aux trames voire peut-être au numérique.

Eldo Yoshimizu

SUNNY © 2011 Taiyou MATSUMOTO / SHOGAKUKAN

Dans le nom Yoshimizu, il y a le caractère “mizu (水, eau)”, et le caractère “Yoshi (良, chance), signifiant ainsi “l’eau chanceuse”. J’ai toujours ressenti comme un rapprochement spirituel avec l’eau, lorsque je bloque sur une idée, lorsqu’il pleut ou que je prend une douche, une cascade d’images se versent dans ma tête et dans mon esprit. Finalement, c’est peut-être d’ici que provient ma sensibilité au lavis et que j’utilise cette technique graphique.

Eldo Yoshimizu

© 2022 Eldo Yoshimizu

Dans le monde d’Hen Kai Pan, le genre humain est au second plan, le récit progresse par le biais d’esprits de la nature agissant pour le bien de la terre, décrit eu sens littéral comme une entité indépendante disposant de sa propre conscience.  L’être humain n’a plus d’emprise sur le destin de la planète, considéré comme la gangrène de cette dernière, son destin se retrouve au creux de la main de ces êtres divins résolus quant à notre avenir.

L’interrogation que cherche à provoquer Eldo Yoshimizu s’effectue par le biais du personnage d’Ashura, jeune déesse de la destruction, paradoxalement envahit de doute quant aux “jugement” de ces esprits qui semblent être inévitable. 

Près de chez moi il y a un petit endroit entouré de verdure, chaque matin, je me pose dans ce lieu et c’est ainsi que je me sens rapproché de la nature. Même si je n’ai pas la prétention d’être un expert en la nature, au fil des saisons j’ai pu observer la nature changer. J’ai fini pas me dire ce que cela donnerait par le point de vue des oiseaux, des insectes et plantes si ce n’est pas nous qui sommes un inconvénient pour la nature et c’est la raison pour laquelle j’ai conçu Han kai pan.

Eldo Yoshimizu

© 2022 Eldo Yoshimizu

Hen Kai Pan est un récit intimiste provenant de sa sensibilité pour la nature et de ses questionnements quant au chemin terrifiant vers lequel nous nous dirigeons pour l’environnement. Son manga puise également dans de nombreuses inspirations d’œuvres majeures dans le paysage du manga. Citant Nausiscä d’Hayao Miyzaki ou encore le film d’animation “les enfants de la mer”, adaptation par le studio 4 °C du manga de Daisuke Igarashi. Autant de mangas dont les thématiques abordées sont toujours autant d’actualités.

De gauche à droite : Devilman – Go Nagai, Phoenix – Osamu Tezuka, Nausiscä – Hayao Miyzaki

J’ai pu regarder le film d’animation : Les enfants de la mer, mais là où j’ai trouvé le plus de source d’inspiration provient de Phoenix de maitre Tezuka Osamu. Néanmoins, j’essaye de ne pas trop regarder les œuvres des autres pour éviter inconsciemment de les imiter. Les 2 œuvres qui m’ont réellement beaucoup inspiré sont donc Phoenix et Devilman de Go Nagai.

Devilman se centre sur un protagoniste qui est mi-démon/mi-humain et qui protège de tout son être l’humanité. Finalement, on découvre que les humains décident de s’entre-tuer en menant une sorte de chasse aux sorcières déstabilisante et dérangeante contre ces êtres mi-démon/mi-humain. Lorsque Akira constate que cette même humanité qu’il protégeait, s’entretue, il éprouve une rage profonde en criant : 

 “C’est vous les vrais démons ! Allez au diable, mortels !”

Javais vu cette scène quand j’étais très jeune, cela m’avait choqué mais également très inspiré et j’étais allé voir le mangaka avec ma mère. C’était une époque où les adresses des mangakas étaient publiées et accessible, et je pense que ma mère avait appelé en amont Go Nagai pour pouvoir le rencontrer. Je suis rentré dans une chambre où on m’a donné du thé, des gâteaux, j’étais stressé car le sensei était là. Et il m’a dessiné Akira, c’était un dessin et un personnage vraiment important pour moi.

Eldo Yoshimizu

Si ce n’étaient pas les mangas, le souhait de l’auteur était de rejoindre le monde du cinéma. Pour des raisons financiers, de temps et organisationnel, il l’a mis de côté ce rêve. Sans pourtant l’oublier, il l’exprime souvent au sein de ses œuvres. S’exprimant et se projetant alors dans un avenir idéal si un projet de film d’animation devait voir le jour pour l’une de ses œuvres.

© 2022 Eldo Yoshimizu

Je ne suis pas sûr que beaucoup de monde voudrait bien le faire, dans mon imagination j’aimerais que cela arrive mais je ne sais pas trop qui désirerait s’occuper du projet et surtout j’aimerais que ça soit en dehors du Japon. Si cela devait arriver, j’aimerais vraiment que ça soit Kenji Kamiyama (réalisateur de la série Ghost in the shell). Pour ce qui serait d’une adaptation d’un film live action, je souhaiterais que ça soit des coréens qui le fassent car je crois sincèrement au talent des coréens dans le cinéma.

Eldo Yoshimizu

© 2022 Eldo Yoshimizu

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