Area 51 – Masato hisa

En découvrant des œuvres originales découlant d’un auteur à l’imagination débordante, je n’avais aucune idée de la proportion qu’allait prendre cette immersion. Cet article représente une opportunité de parler d’un auteur que j’apprécie particulièrement : Masato Hisa. Les précédentes œuvres de l’auteur, tout aussi remarquable et importante dans son parcours (Nobunagan, Grateful Dead, Jabberwocky, …), sont les prémices d’un projet ambitieux et un champ expérimental extrêmement vaste. Dans la mesure où de nombreux points se retrouvent intégrés à nouveau dans son œuvre majeure : Area 51.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

En dépit de l’aspect jouissif de traiter de cette œuvre, aborder d’Area 51 sans gâcher le plaisir de la découverte s’avère être un exercice très délicat, se décrivant ainsi par un an d’allées et venues sur ces écrits. Bien que ne les trouvants pas suffisamment représentatifs de ce qu’évoque ce manga pour moi, de ce que j’en souhaitais retranscrire, je tenais à partager ce qui m’a poussés à réaliser de nombreuses expeditions dans cette œuvre vertigineuse.

En vous immisçant dans ce manga, c’est vous assurer une longue exploration par le biais d’une œuvre puisant sa source d’inspiration dans de multiples genres cinématographiques : western, américain/traditionnel et aussi spaghetti ou encore des films noirs. Tout en s’octroyant habilement des codes pourtant propres au médium qu’est le cinéma afin de l’intégrer à son œuvre. Malgré tout, il est évident que ses inspirations, qui ne sont pas uniquement graphiques, proviennent principalement de comics et du genre polar américain tel que Sin city de Frank Miller dont la fascination assumée est visible dans son identité graphique. Passant à « Top 10 » d’Allan Monroe, dont le squelette de la trame principale rappelle celui d’Area 51.


En apportant un travail colossal de verbalisation et une réinterprétation rafraîchissante des mythes et légendes qui sont sublimés par la maîtrise totale de son style graphique. Cette idée de regrouper toutes les mythologies inimaginables connues dans l’imaginaire collectif, depuis les jours les plus anciens de l’histoire de l’humanité au plus actuelles et populaires, apporte son lot de liberté et d’imprévisibilité dans le récit. Une variété dantesque et généreuse, s’intégrant de façon limpide et digeste dans cette série de 15 volumes. Toutes ces multiples inspirations sont regroupés dans une seule et même ville, que l’on découvrira par le prisme d’une enquêtrice privée japonaise : Magoi Tokuko alias Mccoy.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

Démesure et frénésie, ce sont les termes idéals pour décrire Area 51, aussi vaste et énigmatique que la zone que nous connaissons, obsédant les plus fiévreux amateurs de théorie du complot.
Chaque recoin de l’Area 51 regorge d’éléments de l’art et de l’imaginaire, dont la réécriture personnelle, et cet humble travail de démocratisation délirante pousse cette folie fanatique jusqu’à son paroxysme.

Part I – The city of sin: The Hard Goodbye, les habitants d’Area 51 et Mccoy


Area 51, ville jumelle à celle de Sin City : Basin City. Métropole vivante, ville de la dépravation et de la corruption, où la perception du bien et du mal est trouble. De la même manière, l’Area 51 est une ville geôlière regroupant ce que la société ne juge pas bon de citer parmi les Hommes et qui se retrouve dans un seul et même lieu, calquant une vie similaire à la nôtre mais dénuée de règles.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

L’une des richesses les plus manifestes au sein d’Area 51 est la présence stupéfiante de mythes, que Masato Hisa revisite en apportant une réécriture moderne et passionnante de notre imaginaire : mythes de l’Égypte antique ; celtiques ; mésopotamiens ; d’Europe du Nord ; slaves ; hindous ; japonais ; aztèques ; chinois ; grecques. La ville se nourrit de la diversité de ses habitants qui s’explique par ce nombre incalculable d’êtres fantastiques tirés de nos imaginaires les plus insoupçonnés : contes, fables, folklores, cryptides, mythes et légendes provenant des quatre coins du monde. Elle nous dépeint le quotidien des habitants de cet État ne connaissant aucunement le repos. Dans les ruelles de cette ville, McCoy est accompagné de deux acolytes, Kishirô un Kappa, nageur indétrônable aux fausses allures de gangsters au bon cœur rappelant l’emblématique Jiggen de la saga culte Lupin the third. Et également d’une arme à feu, Pike un colt M/911 gentleman à la conscience propre, car oui rappelez-vous, nous sommes à l’Area 51. Et trouver un “Tsukumogami”, Un objet qui acquiert une conscience en soufflant leur 100e bougie, est plutôt anecdotique.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

On y voit l’Area 51 comme une entité vivante évoluant indépendamment de McCoy, bien que son destin soit étroitement lié à elle. Sauver l’Area 51 et ses habitants, acquérir des pouvoirs dantesques pour abattre des dieux. McCoy n’est aucunement une héroïne dont le destin pourrait dépendre du bon vouloir de notre enquêtrice de bas étage. Effectivement, “l’Area 51” n’est qu’un plateau pour l’enquête centrale de vengeance de Mccoy dont les bribes d’encre de haine qui émanent des dossiers de cette investigation nous sont constamment ressassés à force d’errer dans les bas-fonds de la ville. Bien que cette mise en lumière soit primordiale, cela donne une certaine liberté au personnage qui évolue rivé sur un seul et même objectif, devenant une entité distante d’Area 51 qui jette un regard lointain, mais pourtant constant sur elle. Area 51 est tel un long ruban de partition où Masato Hisa crépite ses notes vibrantes telle une impro de jazz dont il est impossible de prévoir quelles notes montantes, il est capable d’atteindre. Autant que la ville d’Area 51 n’est régie par aucune loi et limite, permettant de contempler comment les légendes définissant les caractéristiques et les qualités intrinsèques des êtres la peuplant influent constamment sur son quotidien.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO


Une course poursuite pour sauver la fête de noël en protégeant un père noël amnésique oubliant sa mission due à son enlèvement par des extraterrestres; Rhâ dieux régnants sur le panthéon égyptien; Sun won Kong; le légendaire dieu singe du panthéon chinois. Ce n’est qu’une infime partie des récits que vous réserve l’Area 51. Tout semble dénué de sens, toutefois, chacune des intrigues et la panoplie de personnages de cette ville cohabitent ensemble malgré l’instabilité ambiante de la ville. Par ce travail colossal de recherche et de réinterprétation de ces êtres imaginaires, sous la base d’un schéma mêlant vérités, éléments non avérés mais plausible ou de mensonges. Sur cette base, Masato Hisa s’amuse à manipuler de manière constante les tropes propres à ces mythes et les fondations de notre imaginaire.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

Part II – “Only that dog knew…”, le maître du clair-obscure

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Area 51 étant l’apogée de ce que l’imaginaire de l’auteur a pu nous proposer, il en est de même de son identité graphique, cela donne naissance à une œuvre aux multiples facettes. Un découpage dynamique, des mouvements d’angles frénétiques, permettant de bénéficier d’une mise en scène théâtrale à l’image de scènes d’action dignes des plus grands films de western spaghetti. On y retrouve également, à de nombreuses reprises dans son découpage, notamment dans le cas de ses doubles-pages, l’admiration que Masato Hisa éprouve pour le travail spectaculaire de Gôseki Kojima (Lone wolf and club). Une conjonction qui permet de manière ingénieuse d’accentuer cet ensemble de procédés de construction narrative et l’identité de l’œuvre.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

Cette humble inspiration aux films qui le passionnent tant finit par créer une narration inimitable, démontrant toutes les possibilités narratives unique qu’offre son médium. Masato Hisa est un interprète, animé par la peur de l’inconnu et poussé par l’aspect jouissif des surprises qu’il réserve à ses lecteurs. Lorsqu’on associe cet ensemble de gammes stylistiques à l’imprévisibilité des notes scénaristique de l’auteur, cela nous permet de nous confronter à une myriade sans limites d’idées, de narrations visuelles qui s’accentuent à nouveau par son maniement délirant, voir presque absurde du clair-obscur.

© Masato Hisa 2011 by SHINCHOSHA PUBLISHING CO

PART III – Sympathy for Lady Vengeance, Mccoy

La personnalité de Mccoy s’imprègne de tout son être de la thématique de la vengeance. En la représentant et la retranscrivant dans son habit le plus trivial à une apparence plus subtile, Area 51 est une longue course poursuite effrénée et désespérée menée par Mccoy vers la destruction, qui déroule la perte vers laquelle induit cette voie.

Mccoy est un être meurtri au sens littéral comme métaphorique du propos, liée par un contrat avec son arme acolyte, qu’il l’attache à son ancienne identité, Tokuko Magoi, l’enquêtrice nippone insurgé. Et Mccoy, dont la désinvolture cache une chimère de haine, de rancœur et d’amertume profonde. Représenté aussi bien par le biais de ces métaphores graphiques que par des procédés de mise en scène diverse.


Masato Hisa effectue une mise en avant de cette figure de proue pour attirer le lecteur au bout de son récit déconcertant. Contrairement à ce que nous pouvons avoir l’habitude d’observer dans les tropes récurrents de cette thématique, notre protagoniste ne pense aucunement à se faire justice elle-même pour trouver le salut et n’a que faire des répercussions que cela peut avoir sur son intégrité. Ce but ne pourra être comblé que lorsque le criminel qu’elle recherche disparaîtra de ce monde. “L’histoire de Mccoy” se voit donc insufflée par cette “vengeance” mise en avant de la plus minutieuse des manières, liée à ce que peut engendrer cette dernière. Cependant, se focaliser sur aspect, c’est également ignorer toute la douceur du personnage, l’amour qu’elle porte à son entourage, sa sensibilité, sa jovialité. En donnant corps et âme à cette quête destructrice, elle laisse entrevoir ses limites, ses faiblesses et ainsi toute la beauté de son être. Mccoy est fascinante, par sa manière de briser « les règles » liées aux tropes de la Vengeance, tout comme Masato hisa se réinvente continuellement, déconstruit l’univers qu’il a mis en place, revoyant l’ordre établi de cette ville qui se base elle-même sur l’inconnu et notre imaginaire.

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